Discord et Drapeau de Pirate: les Réseaux Sociaux et la Culture Populaire comme Outils de Résistance en Asie du Sud

Discord et Drapeau de Pirate: les Réseaux Sociaux et la Culture Populaire comme Outils de Résistance en Asie du Sud

L’Asie du Sud traverse actuellement une vague de démonstrations anti-gouvernementales, que certains qualifient de « printemps sud-asiatiques ». Au cœur de ces mouvements se trouve la Gen Z, des jeunes activistes qui redéfinissent la résistance grâce à l’utilisation des réseaux sociaux et à la culture pop.

Commençant le lundi 8 septembre, il ne fallut au peuple népalais que 48 heures de démonstrations dans les rues de Katmandou, la capitale, pour brûler le parlement et renverser le gouvernement. Cela faisait longtemps que les citoyens réprimaient leur colère contre une élite dirigeante corrompue, et c’est ce mécontentement qui les a poussés à organiser des manifestations via les réseaux sociaux. En 2022, c’était le Sri Lanka qui s’était mobilisé contre leur gouvernement, et en 2024, le Bangladesh. Présentement, le mouvement s’étend également en Indonésie et aux Philippines. Cette nouvelle vague de démonstrations en Asie du Sud et du Sud-Est a une caractéristique en commun: elle est menée par la Génération Z, regroupant ceux nés entre 1997 et 2012. Pour cette génération, qui a grandi avec Internet et les réseaux sociaux, il n’est pas étonnant que des plateformes telles que TikTok, Instagram ou Discord soient devenues des particularités de l’activisme moderne. 

Durant les semaines menant à l’insurrection au Népal, des photos taguées #nepokids ont fait rage sur les médias sociaux. Ces images, représentant les enfants de dirigeants politiques en vacances luxueuses, ou encore, portant des vêtements aux prix exorbitants, ont attisé la haine et l’indignation de la population népalaise, dont un quart vit sous le seuil de pauvreté nationale. La situation a empiré lorsque une interdiction de 26 réseaux sociaux qui ne se sont pas enregistrés auprès des services du gouvernement a été émise. Cela fut considéré comme une attaque sur la liberté d’expression par la Gen Z, qui s’est alors rapidement mobilisée sur TikTok, une des plateformes épargnées par la prohibition. Les jeunes manifestants ont apporté leur colère dans les rues; malgré des affrontements sanglants entre les citoyens et l’armée qui ont fait au total 72 morts, le gouvernement a fini par être renversé avec succès. Le premier ministre, KP Sharma Oli, annonce alors sa démission

Dans les jours qui ont suivi, la population a transféré ses discussions sur Discord, une plateforme de clavardage américaine utilisée majoritairement par les gamers. Hami Nepal, une organisation Gen Z regroupant plus de 160 000 membres, a rassemblé une dizaine de milliers de personnes pour discuter du futur du pays dans un serveur nommé Youth Against Corruption. Dans une élection sans précédent, ces internautes ont élu Sushila Karki, l’ancienne présidente de la cour suprême, comme nouvelle première ministre intérimaire via un sondage virtuel. Cette utilisation inédite des réseaux sociaux démontre un potentiel futur vers une démocratie digitale. 

En effet, les réseaux sociaux sont accessibles et permettent à tous de se rassembler et de s’exprimer politiquement. La mobilisation rapide de milliers de personnes est aussi possible grâce à la vitesse à laquelle l’information peut être disséminée à travers les réseaux, comme on l’a vu au Népal. En Indonésie, similairement, des groupchats WhatsApp ont servi à rassembler un millier de livreurs pour participer à un cortège honorant la mort de leur collègue Affan Kurniawan, qui a été tué par un policier durant une démonstration. De plus, les services de clavardage public comme Discord rendent possibles des débats politiques plus transparents et inclusifs. Comparé à une décision prise entre des politiciens en catimini, Prayana Rana, un journaliste de Katmandou, considère l’approche d’une élection sur Discord plus démocratique: « C’est beaucoup plus égalitaire qu’un forum physique auquel beaucoup n’ont peut-être pas accès. Étant virtuel et anonyme, il permet aux participants de s’exprimer sans crainte de représailles. »

Les médias sociaux possèdent aussi un pouvoir transnational. À travers le partage d’images de démonstrations et de discussions virtuelles, un sentiment de solidarité et de collectif circule entre la Gen Z partout dans le monde. Par exemple, le hashtag #SEAblings, utilisé par les manifestants des nations en Asie du Sud-Est proches de la mer, illustre un sentiment d’unité transfrontalière. Les jeunes démontrent aussi leur appartenance au mouvement par des symboles tirés de la culture populaire. Entre autres, le drapeau pirate du dessin animé japonais One Piece est devenu un véritable emblème des soulèvements autour du globe.

En effet, le drapeau noir, sur lequel est illustré le Jolly Roger, un crâne souriant portant un chapeau de paille, a été fièrement agité dans des manifestations en Indonésie, au Népal, aux Philippines et même à Paris. L’histoire du personnage principal de l’anime, Monkey D. Luffy, un pirate qui combat un gouvernement mondial corrompu et persévère à travers les adversités, résonne chez les jeunes manifestants autour du monde. Auparavant, le signe de main à trois doigts de la franchise Hunger Games était également devenu un symbole de résistance à travers l’Asie du Sud-Est, apparaissant en Thaïlande durant un coup en 2014, et à nouveau au Myanmar en 2021. Pour la Gen Z, des adeptes de la culture Internet, les médias populaires sont des vaisseaux de messages universels qui transcendent les frontières et les langues. Nuurrianti Jalli, une professeure de médias et communications à Oklahoma State University, explique comment les symboles tirés de récits populaires rassemblent la jeunesse globalement: « Ils ne parlent pas la même langue, mais ils comprennent de quoi parle l’histoire. »

Néanmoins, cette nouvelle vague de soulèvements qui met au premier plan les réseaux sociaux présente aussi ses risques. Certains critiquent la nature sporadique des mobilisations qui naissent sur les réseaux et soulignent que le manque de structure formelle qui accompagne ces mouvements rend un changement concret difficile. De plus, les propos en ligne sont sujets à la misinformation et à la manipulation. Par exemple, les élections virtuelles du Népal auraient facilement pu être influencées par des utilisateurs créant plusieurs comptes pour contrôler les votes et les opinions. En réponse aux risques de désinformation, le Hami Nepal a créé un channel « fact checks », où les utilisateurs ont pu révéler la vérité sur des rumeurs, des photos fabriquées et de faux comptes sur différentes plateformes. 

Malgré les failles, il est tout de même important de reconnaître que la présence des réseaux sociaux dans les mouvements de la Gen Z a créé une nouvelle conscience politique qui n’est limitée ni par les frontières, ni par les classes sociales. Alors que des mouvements de résistance ont historiquement été organisés par des groupes spécifiques comme les étudiants ou les intellectuels, les réseaux sociaux permettent à tous de faire entendre leur voix. Il faut aussi considérer que l’utilisation de réseaux comme outil politique est en constant perfectionnement et qu’il s’agit d’une mécanique qui pourrait devenir de plus en plus efficace. 

Les mobilisations menées par la Gen Z ne s’arrêteront pas. À présent, le mouvement continue de s’étendre aux quatre coins du globe. Notamment, la jeunesse de Madagascar et du Maroc s’est jointe aux démonstrations dans les rues pour exprimer son mécontentement envers leurs gouvernements. Un serveur Discord nommé « GenZ 212 » au Maroc anime les manifestations, témoignant encore une fois de la puissance des réseaux sociaux dans l’activisme moderne. La jeunesse a toujours pris de l’initiative dans les luttes contre les problèmes sociaux; aujourd’hui plus que jamais, la Gen Z, devenue une véritable communauté internationale, est soudée face à l’adversité.

La passion et les rêves sont comme le temps, rien ne peut les arrêter, et il en sera ainsi tant qu’il aura des hommes prêts à donner un sens au mot « liberté » – Gold D.Roger, One Piece

Édité par Marie-Amy Diallo.

This is an article written by a Staff Writer. Catalyst is a student-led platform that fosters engagement with global issues from a learning perspective. The opinions expressed above do not necessarily reflect the views of the publication.

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