Data is the new oil: cette métaphore, popularisée par le mathématicien Clive Humby en 2006, révèle l’importance des données en tant que ressource indispensable dans l’ère digitale. Notamment, l’entraînement de modèles d’intelligence artificielle (IA) demande de plus en plus une quantité immense de données. Comme avec l’exploitation des ressources naturelles, l’extraction abusive des données et des informations personnelles par les grandes compagnies technologiques reproduit aujourd’hui des motifs de violence coloniale. En réponse, un mouvement concernant la souveraineté des données autochtones prend de l’ampleur globalement.
Comme le pétrole, qui avait alimenté l’ère industrielle, les données peuvent être extraites en grande quantité et doivent être raffinées pour pouvoir faire du profit. Ainsi, une logique d’extraction coloniale et impérialiste est à présent perpétuée dans l’industrie digitale à travers la collecte de données non éthique ou non consensuelle, ce que certains qualifient de colonialisme numérique. En effet, les grandes compagnies de tech comme Google ou Meta possèdent le monopole du traitement de l’information et exercent donc une influence dominante sur sa circulation et sa régulation. Ce déséquilibre de pouvoir affecte particulièrement les communautés marginalisées, telles que les nations autochtones, qui ont historiquement été victimes de violences coloniales.
Historiquement, la misappropriation des données autochtones a été instrumentalisée par des États coloniaux pour exercer leur contrôle et coloniser les peuples autochtones. Par exemple, au Canada, le placement forcé d’enfants des Premières Nations dans les années 60, dans le système d’écoles résidentielles, a largement fait recours à des données que l’État avait collectées auprès des communautés autochtones. Les enfants sont fait retirer leurs noms traditionnels et renommés avec des noms chrétiens, ce qui témoigne de la déshumanisation des systèmes de classement et d’organisation des États coloniaux.
La violence exercée à travers la collecte de données envers les peuples autochtones fait en sorte que ceux affectés considèrent aujourd’hui l’industrie digitale d’un œil suspicieux. Cela entraîne une sous-représentation d’individus autochtones dans le paysage digital, continuant les biais et normes discriminatoires. Par exemple, les noms traditionnels autochtones ne sont souvent pas précisément enregistrés ou facilement repérables dans les systèmes informatiques, réduisant les services disponibles aux personnes autochtones.
En plus des biais ancrés dans les systèmes, la logique d’extraction des données va fondamentalement à l’encontre des savoirs traditionnels autochtones. En effet, le traitement des données comme une ressource générant du profit mène à l’objectification de la vie sociale ainsi que de toutes les relations et interactions qui se déroulent en ligne. La vie de tous les jours devient donc un capital social détaché des relations personnelles. En comparaison, le savoir autochtone repose sur des principes de réciprocité et de relationnalité. Les structures de données occidentales ne correspondent donc pas à cette vision du monde.
Pour résister au colonialisme numérique, un mouvement de souveraineté des données autochtones est en pleine expansion mondialement. Ce mouvement s’inscrit dans des efforts de décolonisation et d’autodétermination autochtones et émerge de façon variée dépendamment des contextes locaux spécifiques des différents groupes autochtones. Généralement, la souveraineté des données autochtones fait référence au droit des peuples autochtones de gouverner et de garder le contrôle sur toutes les données et informations concernant leur territoire, leur culture et leur communauté. Le mouvement peut également inclure des efforts pour rapatrier des informations détenues par le gouvernement aux communautés autochtones, pour que celles-ci puissent disposer des données nécessaires pour gérer des services essentiels comme l’éducation ou la santé.
La souveraineté des données autochtones pousse aussi à l’ajout de principes dans les structures informatiques qui s’alignent sur les traditions du savoir autochtones. Ces principes incluent des valeurs comme l’avantage collectif, qui souligne l’importance que les communautés bénéficient des systèmes utilisant leurs données, ou encore l’autorité en matière de contrôle, qui réfère au droit des individus autochtones de décider de l’utilisation de leurs données et d’être des détenteurs légitimes de droits plutôt que de simples sujets.
Un projet qui a été implémenté avec succès est l’initiative Papa Reo en Nouvelle-Zélande. Mené par des développeurs de la communauté Māori, Papa Reo est une plateforme multilingue qui a comme objectif de créer des outils de reconnaissance vocale et de traitement automatique du langage naturel (TALN) pour des langues minoritaires autochtones souvent ignorées par les grandes compagnies de tech internationales. Axé sur les liens communautaires, le projet met l’accent sur les retours et l’évaluation par des experts autochtones dans l’entraînement de leurs modèles, s’assurant ainsi qu’une vision authentique des langues minoritaires autochtones soit maintenue. De plus, les développeurs du projet ont mis en place une licence Kaitiakitanga, qui affirme que les données utilisées par le projet ne leur appartiennent pas au sens conventionnel: ils en prennent plutôt soin en tant que gardiens et membres de la communauté. Un tel rapport de soins, contrairement à une dynamique d’exploitation, démontre que l’implémentation d’une vision autochtone dans le secteur numérique est possible.
En somme, la souveraineté des données autochtones constitue une réponse essentielle aux dynamiques extractives du colonialisme numérique, en réaffirmant le droit des communautés à contrôler leurs propres savoirs et informations. En intégrant des principes de réciprocité, de relationnalité et de bénéfice collectif, elle ouvre la voie à des systèmes numériques plus éthiques et inclusifs. Ainsi, loin d’être une simple revendication technique, elle s’inscrit comme un projet politique de décolonisation et de justice sociale.
Édité par Marie-Amy Diallo.
This is an article written by a Staff Writer. Catalyst is a student-led platform that fosters engagement with global issues from a learning perspective. The opinions expressed above do not necessarily reflect the views of the publication.
Angela is a third year student pursuing a B.A Honours in International Development Studies with a minor in Computer Science. As a staff writer for Catalyst, she is interested in exploring the intersection of development, culture, and arts, as well as the role of ethnography in policymaking.
