La Russie se présente comme une alternative à l’influence occidentale dans le Sud global, notamment en Afrique, grâce à des accords économiques, énergétiques et sécuritaires. Derrière un discours anticolonial séduisant, sa stratégie renforce néanmoins des formes de dépendance au service de ses intérêts géopolitiques.
Ces dernières années, la Russie s’est imposée comme un partenaire majeur pour les pays du Sud global, mais, plus stratégiquement, comme une alternative à l’influence occidentale dans leur développement. Tandis que de nombreux pays en développement dénoncent les conditions imposées par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, Moscou propose des accords qui les exemptent de ces exigences. De l’annulation de dettes aux accords autour des ressources stratégiques, ces initiatives sont présentées comme faisant partie d’une alliance anti-coloniale mise en avant par les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Toutefois, derrière cette rhétorique se dissimulent des intérêts géopolitiques plus larges : étendre l’influence de la Russie, sécuriser son accès aux marchés mondiaux et tenter de modifier le statu quo en sa faveur.
De plus en plus, des organisations paramilitaires telles que le groupe Wagner s’engagent dans la sécurité à travers le Sud. Outre les accords commerciaux d’extraction d’uranium, de bauxite et de pétrole, ces contrats permettent à la Russie de maintenir les hiérarchies économiques en sa faveur au sein de ses anciennes colonies. Quand le développement sert d’abord les intérêts stratégiques des grandes puissances, nous pouvons nous demander si la Russie offre réellement une alternative à l’Occident, ou bien si elle profite plutôt de cette dépendance pour asseoir son pouvoir.
Un discours anti-colonial qui séduit le continent africain
Lors du sommet Russie-Afrique de Saint-Pétersbourg en juillet 2023, Moscou a annoncé l’annulation de dettes de plus de US$23 milliards contractées par des pays africains (soit environ 90% du total des créances dues à la Russie). Cette mesure a été présentée par le président russe comme la contribution du Kremlin au « développement socio-économique » du continent africain. Bien que ces dettes directes aient été effacées, des obligations financières face à la Russie subsistent pour ces pays. Au sein des discours officiels russes, cette aide économique est mise en avant comme un acte de solidarité ainsi qu’une opposition directe au « néocolonialisme occidental ».
L’image marquante de la propagande lors de ce sommet demeure celle d’Ibrahim Traoré. Le leader de la junte s’est exprimé aux côtés du président russe en le désignant comme son « Camarade Président Vladimir Poutine ». Le jeune dirigeant a ensuite prononcé un discours affirmant que Russes et Africains sont unis par « l’histoire commune de peuples négligés du monde ». Sa déclaration s’est conclue par un retentissant : « La patrie ou la mort, nous vaincrons », provoquant une ovation de la part du leader russe. Ce genre de mise en scène incarne la stratégie de Moscou d’employer les symboles de la lutte anti-coloniale afin de renforcer ses alliances.
La stratégie russe des ressources dans le Sud
Toutefois, Vladimir Poutine ne limite pas sa stratégie à des discours idéologiques et met en place de nombreux projets de développement soutenu par des entreprises publiques russes telles que Rosatom. Spécialisée dans le nucléaire civil, cette société dirige le projet de construction de la centrale nucléaire d’El Dabaa en Égypte. Ce projet, s’élevant à près de US$28,75 milliards, a pour but l’édification de quatre réacteurs ayant la capacité de générer 4 800 MW. Cela représenterait ainsi la deuxième plus grande capacité énergétique sur le continent africain. L’accord conclu en 2017 entre Vladimir Poutine et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi prévoit un financement russe à hauteur de 85 % (environ US$28,75 milliards), soit un prêt d’environ US$25 milliards. La Russie assure ainsi le ravitaillement en combustible, ainsi que l’entretien et la formation des ingénieurs en Égypte, se présentant comme une alternative sur le long terme face à l’aide conditionnelle occidentale.
Moscou ne se limite pas au Moyen-Orient et négocie également avec l’Afrique de l’Ouest. En Guinée, la mine de bauxite de Dian-Dian est exploitée par l’entreprise russe Rusal. Cette mine concentre la majorité des exportations nationales de bauxite et représente une des plus grandes réserves mondiales avec des ressources estimées à plus de 564 millions de tonnes. La bauxite qui y est produite, indispensable à la production d’aluminium, alimente principalement les raffineries de Russie et de Chine. Cependant, ces partenariats sont régulièrement critiqués pour leur manque de transparence et leurs impacts minimes sur l’économie locale. En 2022, la Guinée aurait exporté plus de 80 millions de tonnes de bauxite. Toutefois, cette production a été réalisée sans transformation industrielle sur place, car le minerai est resté brute. L’impact sur l’emploi qualifié et le progrès industriel en Guinée est ainsi restreint et peu lucratif pour la population locale.
De la coopération à la dépendance dans le secteur de la sécurité
Depuis 2017, la Russie fait appel au groupe paramilitaire Wagner. On le retrouve en République centrafricaine, au Mali et en Libye. Il constitue un soutien direct et crucial pour ces régimes majoritairement dictatoriaux. En effet, Wagner organise la formation des troupes locales et assure la sécurité des mines gérées par des entreprises russes. Toutefois, cette présence s’est vu accompagnée d’une diminution de l’influence française, notamment en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Au Mali, suite aux coups d’État de 2020 et 2021, le gouvernement a demandé l’arrêt de l’opération française Barkhane. Dès 2021, elle a été remplacée par environ 800 soldats de Wagner. On observe une situation similaire en Centrafrique où plus de 1 000 mercenaires russes assurent la protection du président Touadéra depuis 2018.
Au-delà de l’engagement de Wagner, la Russie a déclaré avoir conclu des accords sécuritaires avec plus de 40 pays africains lors du sommet Russie-Afrique de 2023. Ces accords incluent la livraison d’armements et de matériels ainsi que la formation de militaires dans des académies russes afin de renforcer, selon le Kremlin, la “souveraineté” de ces pays. Ces accords ainsi que les discours anti-colonialistes, permettent à Moscou de se proposer en alternative face à l’Occident. Néanmoins cette stratégie russe ne met pas fin à cette hiérarchie et crée de nouvelles dépendance économique et militaire au profit des intérêts du Kremlin.
De par son intervention dans les secteurs économiques, miniers et militaires, la Russie se positionne comme un acteur essentiel dans de nombreuses régions en développement. Toutefois, derrière son discours anti-colonial, elle privilégie avant tout ses intérêts stratégiques. Si ses alliances ont une apparence collaborative, ces dernières ont des conséquences qui rappellent l’époque coloniale : du prélèvement de ressources à la dépendance militaire. Pour le Sud global, la Russie ne se limite pas à un simple statut d’alternative — elle souhaite rétablir le statu quo en sa faveur.
Édité par Amélie Daigneault.
This is an article written by a Staff Writer. Catalyst is a student-led platform that fosters engagement with global issues from a learning perspective. The opinions expressed above do not necessarily reflect the views of the publication.
Juliette is a U2 majoring in Political Science with a minor in Russian. She is from Marseille in the south of France. She joined The Catalyst as a writer in Summer 2025 and is also involved with RUSS, MCMUN, and AIESEC. Juliette is passionate about diplomacy and has a strong interest in Russian politics.
