Le Burkina Faso, un pays enclavé d’Afrique de l’Ouest, traverse depuis plusieurs années une grave crise sécuritaire. Face à la montée des groupes djihadistes et islamistes dans la région du Sahel, le pays a été secoué par des attaques meurtrières, fragilisant son tissu social et ses institutions. Cette insécurité persistante a provoqué une série de coups d’État. Le plus récent, survenu en septembre 2022, a vu le capitaine Ibrahim Traoré, alors âgé de 34 ans, renverser le président Roch Marc Christian Kaboré, au pouvoir depuis 2015. Kaboré a été accusé d’être incapable de maîtriser la violence croissante et de laisser le pays sombrer dans l’instabilité.
Ibrahim Traoré : un officier au service de la paix et de la lutte contre le terrorisme
Diplômé en géologie, Ibrahim Traoré s’est engagé dans l’armée en intégrant l’Académie Militaire Georges Namoano (AMGN), où il reçoit une formation d’officier. Son parcours militaire se distingue par son engagement direct dans la lutte contre les groupes djihadistes, notamment dans la région du Sahel. Il a également pris part à des opérations de maintien de la paix sous mandat des Nations Unies. En mars 2022, il prend la tête du Régiment d’Artillerie, une position stratégique qui lui permet d’acquérir une connaissance approfondie des enjeux sécuritaires du pays. Traoré est perçu comme un leader pragmatique, dont l’expérience sur le terrain lui offre une vision réaliste des défis politiques et sécuritaires du Burkina Faso.
La prise du pouvoir en septembre 2022 : un tournant nécessaire
Le coup d’État du 30 septembre 2022, qui renverse Kaboré, est perçu par Traoré comme une action nécessaire pour éviter l’effondrement de l’État face à la violence djihadiste. En renversant Kaboré, Traoré critique non seulement l’incapacité de l’ancien gouvernement à faire face à la menace sécuritaire, mais aussi l’ingérence étrangère, en particulier la France, qu’il accuse d’avoir contribué à l’instabilité de la région. En prenant la tête du Mouvement Patriotique pour la Sauvegarde et la Restauration (MPSR2), Traoré se présente comme champion d’une rupture radicale avec les politiques passées, affirmant que la souveraineté nationale doit être au cœur de l’action gouvernementale.
Une vision de développement centrée sur le panafricanisme et l’anti-impérialisme
Ibrahim Traoré s’inscrit dans la tradition panafricaine portée jadis par Thomas Sankara, dont l’engagement pour la souveraineté et l’indépendance de l’Afrique a marqué le Burkina Faso dans les années 1980. À l’instar de Sankara, Traoré entend restaurer la dignité du peuple burkinabè en rejetant les modèles néocoloniaux qui ont trop souvent relégué l’Afrique à un rôle subalterne dans l’économie mondiale.
Ibrahim Traoré suit l’exemple de Thomas Sankara en rejetant les prêts internationaux conditionnés, tels que ceux du Fonds Monétaire International (FMI), qui imposent des réformes économiques contraignantes et limitent la souveraineté des États. Par exemple, le Burkina Faso avait précédemment accepté des prêts sous des programmes d’ajustement structurel, qui ont entraîné des réductions des dépenses publiques et des privatisations d’entreprises nationales, au détriment des besoins sociaux du pays. Traoré critique ces pratiques et plaide pour un développement endogène, centré sur les ressources locales et la coopération interafricaine. Il cherche ainsi à libérer le pays de la tutelle économique étrangère, en privilégiant l’autosuffisance dans des secteurs stratégiques, comme l’agriculture, l’énergie et l’exploitation minière, tout en renforçant les partenariats régionaux pour bâtir une Afrique plus autonome et solidaire.
Ibrahim Traoré adopte une posture ferme contre l’impérialisme, notamment vis-à-vis de la France, en critiquant sa présence militaire au Burkina Faso, notamment à travers l’opération Barkhane. En janvier 2023, il a demandé le retrait des troupes françaises, une décision concrétisée par l’expulsion de trois ambassadeurs français. Sur le plan économique, Traoré cherche à récupérer le contrôle de ses ressources naturelles, en particulier l’or, dont l’exploitation profite surtout aux multinationales étrangères. Il a annoncé des efforts pour réviser les contrats miniers afin que le pays bénéficie davantage des retombées de l’exploitation de l’or. Ces actions visent à restaurer la souveraineté nationale et à renforcer la cohésion sociale, tout en diversifiant les partenariats internationaux, notamment avec la Russie.
Un nouveau partenaire stratégique : la Russie au cœur du développement
Dans sa rupture avec la France, Ibrahim Traoré se tourne vers la Russie pour soutenir ses ambitions de souveraineté et de développement. Moscou propose une coopération sans conditionnalités démocratiques ou économiques contraignantes, ce qui séduit le gouvernement burkinabè. La coopération militaire a été renforcée, avec une aide russe dans la lutte contre les groupes djihadistes, tandis que des projets de développement économique sont envisagés, notamment dans l’exploitation minière et l’énergie. Cependant, l’alliance avec un régime autocratique soulève des questions sur le caractère politique de Traoré et l’avenir du Burkina Faso. Bien que cette coopération soit vue par certains comme une émancipation des influences occidentales, d’autres craignent qu’elle compromette les libertés civiles et mène à une dépendance stratégique vis-à-vis de la Russie. L’opinion publique reste partagée, oscillant entre l’espoir d’une indépendance retrouvée et le scepticisme vis-à-vis des risques liés à un partenariat avec un régime autoritaire, que certains considèrent comme un simple instrument dans une stratégie diplomatique russe plus vaste. De plus, la réélection de Donald Trump et les relations croissantes entre la Russie et les États-Unis pourraient renforcer la position de Traoré, qui cherche à diversifier ses partenariats internationaux et à contrer l’influence occidentale. Toutefois, cette orientation pourrait également isoler diplomatiquement le Burkina Faso et nuire à son image sur la scène internationale.
La vision d’Ibrahim Traoré se heurte à des défis sécuritaires et économiques. La priorité reste la sécurisation du pays face aux attaques djihadistes, nécessitant à la fois des efforts militaires et une coopération régionale accrue. Cependant, son rapprochement avec la Russie, bien que prometteur sur le plan militaire et économique, risque d’isoler diplomatiquement le Burkina Faso, en particulier avec les pays occidentaux et les institutions financières internationales. Sur le plan économique, l’autonomie et le développement endogène sont confrontés à une économie fragile, dépendante des exportations de matières premières et de l’aide internationale. Traoré doit surmonter des obstacles, comme la gouvernance défaillante et la corruption, pour réussir sa transition économique. Mais l’inclusion sociale est également un défi majeur : il est essentiel de répondre aux attentes populaires en matière d’emploi et de sécurité.
Conclusion et perspectives futures
L’opinion publique burkinabè voit en lui un héros capable de renverser l’ordre ancien, tandis qu’en dehors du pays, il est plutôt vu comme étant trop ambitieux. Traoré incarne l’espoir d’une émancipation économique et politique pour un pays longtemps soumis à la dépendance économique et aux ingérences étrangères. En particulier, sa ligne anti-impérialiste et sa critique de la présence française trouvent un écho positif auprès de cette tranche de la population, déçue par l’inefficacité de l’ancien gouvernement face à l’insécurité.
Cependant, les élites politiques et économiques semblent plus réservées. Certains leaders traditionnels et acteurs économiques burkinabè, inquiets de la centralisation du pouvoir et de l’affaiblissement de la démocratie, voient d’un mauvais œil le renforcement des pouvoirs de Traoré, ainsi que son rapprochement avec la Russie. La relation avec un partenaire autoritaire, à l’image de la Russie, pourrait être perçue par le public comme un recul sur la gouvernance démocratique et les libertés publiques.
Ainsi, bien que Traoré bénéficie d’un large soutien populaire, en particulier parmi les jeunes, cette légitimité pourrait être mise à l’épreuve si les attentes sociales, telles que l’accès à l’emploi, la sécurité et les libertés civiles, ne sont pas satisfaites. De plus, sa gouvernance pourrait se heurter à des pressions internes et externes croissantes pour préserver la démocratie et la stabilité du pays. Dans ce contexte, la question demeure : jusqu’où pourra-t-il maintenir cet équilibre entre les attentes populaires et les exigences de la gouvernance démocratique, tout en naviguant entre les défis économiques et géopolitiques croissants?
Édité par Amélie Garneau-Daigneault.
Sahel is a U2 majoring in IDS and minoring in Anthropology. She joined Catalyst as a part of their summer French Section Staff Writer. Sahel is interested in the politics of developing countries of Africa.
