Dans les dernières semaines, des opérations militaires conjointes entre la Chine, le Myanmar et la Thaïlande ont été effectuées autour des frontières du Myanmar et de la Thaïlande, afin de démanteler des infrastructures et organisations d’escroquerie de masse. Le contrôle morcelé du territoire, jumelé avec les conflits constants entre les groupes, donne l’opportunité aux marchés illégaux de prospérer, tels que des scam centre, des champs d’opium, du commerce d’organes, des casinos illégaux, etc. Le Myanmar est considéré comme le pays avec le plus haut score de criminalité au monde selon The Global Organized Crime Index (OC Index). Quelquefois la motivation qui pousse au crime est purement survivaliste, les cultivateurs peuvent être obligés de prendre part au marché de l’amphétamine pour se garantir un revenu pour survivre. Bref, le conflit du Myanmar met en valeur la complexité de la dynamique du commerce illégal dans un pays profondément affecté par une crise politique et économique.
Le Myanmar détient un passé et un présent politique hautement complexe. Le pays fut géré par un gouvernement militaire durant une grande partie de son existence post-indépendance britannique. Myanmar (Burma) sera une démocratie représentative jusqu’en 1962, pour ensuite échouer sur ce plan jusqu’aux élections nationales de 2015 où la fameuse politicienne Aung San Suu Kyi devient tête de l’État du Myanmar. Cependant, les militaires ont maintenu un contrôle autoritaire limitant le développement d’une démocratie entière. Par exemple, la constitution de 2008 du pays, toujours en vigueur, servait à garantir des sièges au parlement. En février 2021, suite à une défaite majeure du parti proxy des militaires, Union Solidarity and Development Party (USDP), le général Min Aung Hlaing et d’autres militaires ont organisé un coup d’État, emprisonné des politiciens et des activistes et ont déclaré l’état d’alerte. L’Association d’aide aux prisonniers politiques estime que la junte aurait arbitrairement emprisonné plus de 28 800 activistes, politiciens et journalistes. La désobéissance civile observée suite au coup d’État fut écrasée brutalement par la junta, notamment par la police et l’armée réprimant les manifestants avec des balles réelles et des grenades. Aujourd’hui, le pays est largement fragmenté entre le gouvernement militaire contrôlant 21% du territoire, le reste du territoire est disputé par des groupes ethniques rebelles (GER) et la junta. Selon Alastair MacBeath, le crime organisé est ancré très profondément dans le pays, servant comme source de contrôle et de fonds autant pour les groupes rebelles, que pour le gouvernement militaire. Il se réalise au travers d’un réseau complexe d’acteurs profitant du système afin de favoriser leurs intérêts. Il peut s’agir d’acteurs locaux, ou étranger, divers groupes ethniques rebelles (GER), et même la junta, ayant longtemps empêché le gouvernement de San Suu Kyi de mettre en place des politiques anti-criminalité, puisqu’il profitait au militaire en tant que levier politique et financier.
Le Myanmar est l’un des pays dominants dans la production d’héroïne, surtout concentrée dans la région du Shan, appelée la région du Triangle d’Or au sud de la Chine. Il est connu pour être le premier pays producteur de drogue synthétique. Le pays, avant le coup d’État, ne détenait que très peu de moyens anti-drogues pour contrer les effets d’une industrie fortement ancrée dans le pays. La crise politique n’aura fait qu’empirer la situation, car les narcotrafiquants prospère le plus là où l’état est faible. En effet, si l’on compare des niveaux de production d’opium avant et après 2021, le niveau de production de kilogrammes par hectare augmente grandement, selon les estimations de l’UNODC. De plus, le rapport soulève le fait qu’il y a une corrélation entre les facteurs socio-économiques problématiques des villages et ménages, et l’augmentation de la production de la culture de la plante poppy, matière première de la production d’opium. Yatta Dakowah met en évidence que certains fermiers faisant pousser de l’opium, ne tentent que de générer un revenu décent pour supporter leur famille. Selon un rapport du Programme des Nation Unis pour le Développement, plus de 49.7% de la population vit sous le seuil de la pauvreté combiné à 25% de la population dépassant que de très peu le revenu nécessaire pour subvenir à leurs besoins.
La vague du développement de la criminalité au Myanmar à fait naître des organisations de cyberscam de masse. Leurs opérations se diffusent partout dans le monde arnaquant toutes sortes d’individus d’origine diffuse : Chine, Mexique, États-Unis, Japon, etc. Le fléau extorque les individus de diverses façons au travers des réseaux sociaux et applications de messageries poussant les victimes à faire des investissements frauduleux. Les Nations Unis estiment que 120,000 étrangers ont été amenés à être forcés à travailler pour ces réseaux d’arnaques au Myanmar, pour plus de 100 000 au Cambodge. Ce réseau à entraîner des centaines de milliers de travailleurs de ces centres amenés à faire des travaux forcés après avoir été trafiqués par des réseaux criminels d’Asie du Sud. Les acteurs derrière ces centres d’arnaque sont principalement des réseaux criminels originaires de Chine. Le groupe armé Kuki National Army (KNA) est aussi connu pour supporter ces opérations.
L’industrie des métaux rares au Myanmar s’est grandement développée dans la dernière décennie et est devenue une source de revenus importante pour ces exploiteurs. Compte-tenu leur utilisation abondante dans les produits électroniques tels que batteries, aimants, téléphones, voitures, etc. L’évolution rapide des sites d’extraction se situe dans un contexte plus large de l’externalisation des opérations minières de la Chine hors de ces frontières vers le Myanmar. Le processus d’extraction des métaux rares est très toxique pour l’environnement et pour l’humain. Par exemple, à Jiangxi, en Chine, les coûts environnementaux estimés de l’exploitation minière équivalent à plus de US$5.6 billions. Aucune estimation n’a été effectuée au Myanmar, mais des effets directs se font ressentir dans les communautés autour des mines. Les rivières sont contaminées par les produits chimiques, il n’y a plus de poissons dans les rivières et la faune a complètement disparu. De plus, les cultures subissent aussi l’empoisonnement, ce qui affecte 70% de la population qui dépendent de l’agriculture pour subsister. Selon des estimations de 2021, les importations en Chine de métaux rares venus du Myanmar surpassent le quota de production domestique chinois. Ces données sont significatives dans la mesure où elle démontre qu’une grosse partie de la chaîne de matières premières de l’industrie d’énergie verte, nécessitant une grande quantité de métaux rares, dépend d’une source qui exploite l’instabilité politique du Myanmar. La Chine, quant à elle, profite de l’exploitation des mines de Jade du Myanmar, d’où sort 70% du marché global, alors que plus du trois tiers de ces ressources sont destinées à la Chine. Le minage du Jade est estimé être une source générant plus de US$31 milliards, très peu sont investies dans sa population.
Vendredi 28 mars, un séisme de magnitude 7,7 au Myanmar a causé plus de 2700 morts et des milliers de blessés. Face à des moyens limités, le gouvernement militaire et les hôpitaux peinent à contenir la crise. La Chine, l’Inde et la Thaïlande ont offert leur aide, tandis que le bilan pourrait atteindre 10 000 victimes, selon le service géologique des États-Unis. Le Gouvernement de l’Union nationale, principal opposant au régime, et ses forces armées ont annoncé une trêve de deux semaines.
Cette tragédie souligne l’urgence d’une coopération nationale et l’incapacité du régime militaire à stabiliser le pays. Les États voisins devraient reconnaître cette réalité plutôt que de préserver le statu quo au nom de la souveraineté. Plus que jamais, les ressources doivent être utilisées pour aider la population et reconstruire, plutôt que pour alimenter les conflits.
Il va sans dire que l’économie illicite au Myanmar exacerbe l’instabilité politique du pays. Par le biais du financement de groupes armés se disputant les territoires stratégiques, rares sont les initiatives visant à promouvoir l’épanouissement de la vie civile. L’extrême corruption, enracinée dans les transactions entre le crime organisé, les groupes rebelles et le gouvernement militaire, détourne des fonds considérables tout en ayant un impact direct sur la population locale. Néanmoins, le pays recèle d’opportunités significatives, compte tenu de sa population jeune, de ses sols fertiles et de ses abondantes ressources naturelles. Toutefois, des efforts globaux sont nécessaires pour atténuer les effets dévastateurs de cette industrie, quitte à délaisser certains intérêts stratégiques.
Édité par Yara Daher