« Une période très chinoise »: la montée du soft power chinois et l’illusion du rêve américain
Photo credits: “Labubu pop-up store at Beijing apm in June 2025” by 中国新闻社, published on June 17, 2025, licensed under Creative Commons Attributions 3.0. No changes were made.

« Une période très chinoise »: la montée du soft power chinois et l’illusion du rêve américain

You met me at a very Chinese time in my life : si vous avez été sur TikTok ou Instagram récemment, vous avez peut-être remarqué cette phrase flotter sur votre écran. De plus en plus, des créateurs de contenu se filment adopter des habitudes de vie chinoises, comme boire de l’eau chaude ou manger du congee pour le déjeuner. Alors que les opinions anti-chinoises avaient été répandues et normalisées dans le monde occidental, surtout avec la pandémie du COVID-19, il semblerait que la culture chinoise prenne à présent de la popularité dans un étrange retournement de situation. 

De la sinophobie à l’acceptation

Les sentiments anti-chinois font depuis longtemps partie intégrale de la politique américaine.  Depuis les années 1980, l’impressionnante montée économique de la Chine a propulsé son statut sur la scène internationale, l’opposant directement au pouvoir des États-Unis. La rivalité entre les deux nations se caractérise par des guerres commerciales, des tensions géopolitiques et des discours hostiles dans les médias, ce que beaucoup perçoivent comme la naissance d’une nouvelle guerre froide. Alors que la Chine continue de gagner en influence, il est devenu stratégique pour les États-Unis de perpétuer la rhétorique anti-chinoise pour assurer leur supériorité. Là où l’Amérique est symbole de développement et de démocratie, la Chine représenterait la répression politique et les traditions arriérées. 

Durant la pandémie de COVID-19, la sinophobie et le racisme anti-asiatique ont exponentiellement augmenté en intensité. Le président américain Donald Trump avait lui-même attisé les flammes accusatoires en qualifiant le COVID-19 de « virus chinois » et de « kung flu ». Des études montrent que les crimes haineux envers les Asiatiques aux États-Unis ont augmenté de 339 pour cent en 2021, et autour d’un tiers des adultes Asiatiques affirme connaître personnellement une personne Asiatique ayant été menacée ou attaquée depuis le début de la pandémie. Au-delà des violences explicites, les stéréotypes contre les Chinois, les associant à la malpropreté et les accusant de consommer des chauve-souris ou des serpents, ont eux aussi pris de l’ampleur. Par conséquent, durant la crise du COVID-19, les restaurants et commerces chinois ont connu une baisse de clients par rapport à d’autres établissements non-asiatiques. 

Malgré ces essors de discrimination anti-chinoise au cours des dernières années, un bulletin de recherche émis par le Pew Research Center montre que, pour la première fois en cinq ans, le pourcentage d’Américains ayant des opinions négatives à l’égard de la Chine a diminué, passant de 81 pour cent en 2024 à 77 pour cent en 2025. Le pourcentage d’Américains ayant des opinions très négatives a pour sa part descendu de dix pour cent, passant de 43 pour cent à 33 pour cent. Qu’est-ce qui explique ce soudain adoucissement de l’attitude du public? Il faut se pencher sur le rôle des réseaux sociaux dans le partage et les échanges culturels, ainsi que sur l’affaiblissement du statut des États-Unis en tant que leader mondial. 

L’interdiction de TikTok et la migration à Xiaohongshu 

En janvier 2025, le gouvernement américain avait averti qu’il interdirait l’application TikTok  si son propriétaire chinois, ByteDance, ne se désinvestissait pas de la plateforme. Bien que la date de l’interdiction ait finalement été décalée, plusieurs utilisateurs américains s’identifiant comme « réfugiés TikTok » ont décidé de se déplacer sur l’application chinoise Xiaohongshu, aussi appelée Little Red Book ou Red Note. Utiliser une application chinoise était pour eux une façon de montrer leur mécontentement à l’égard de la décision de leur gouvernement, mais aussi de trouver une bonne alternative à TikTok. 

La migration du public américain sur Xiaohongshu a rendu possibles des échanges culturels sino-américains qui n’avaient encore jamais été explorés. Les usagers américains voyaient pour la première fois la culture chinoise sans filtres ni préjugés et, à travers des conversations avec des internautes chinois, ont pu découvrir et apprécier ce nouveau monde qui s’ouvrait devant eux. La popularité de XHS a été un nouveau début pour la montée du soft power de la Chine. 

En effet, le classement d’Indice de Soft Power par Brand Finance a classé la Chine en deuxième place en 2025. Les États-Unis gardent la première place, mais la stagnation de leur score général témoigne de la situation politique turbulente du pays. En comparaison, la Chine gagne en réputation grâce à ces avancées technologiques, diplomatiques et culturelles. Par exemple, la Chine est actuellement un leader global en terme d’énergie renouvelable, ses engagements envers le climat résonnant auprès des nations à la recherche de solutions durables. L’industrie culturelle chinoise est aussi en expansion, comme en témoignent le blockbuster Ne Zha 2 et le jeu vidéo Black Myth Wukong, qui ont tous deux connu un succès mondial. 

Aujourd’hui, une nouvelle tendance sur les réseaux sociaux pousse les influenceurs à adopter un mode de vie chinois; plus précisément, à devenir chinois. Cela contraste fortement avec l’idéal du « American way of life », qui avait jusqu’à présent été synonyme de liberté et d’ouverture d’esprit. Désormais, la jeune génération se détache de plus en plus de cette conception occidentale en faveur d’un « Chinese way of life ».

La désintégration du modèle américain

Selon Tianyu Fang, un chercheur doctorant à Harvard, les memes de « Chinesemaxxing » publiés sur les plateformes en ligne par les internautes américains ne cherchent pas nécessairement à peindre une image véritable de la Chine. Plutôt, ils servent de projection de « tous les aspects indésirables du mode de vie américain – ou de la désintégration du rêve américain ». 

En effet, les États-Unis voient présentement les valeurs démocratiques du pays s’écrouler sous l’administration de Trump, que ce soit à travers les violences indiscriminées d’ICE envers les immigrants ou la violation du droit international dans l’affaire Nicolas Maduro. En même temps, les conditions matérielles des Américains, qui traversent une crise de logement et de l’imposition de tarifs par Trump, ne soutiennent plus le statut des États-Unis comme une terre de prospérité. En comparaison, les bas coûts de vie, les grandes villes modernes et les trains à haute vitesse en Chine inspirent l’imaginaire et permettent aux Américains de s’évader de leur propre système en lequel ils n’ont plus confiance. 

Ce désillusionnement à l’égard des États-Unis témoigne également d’un changement de dynamique sur l’arène internationale. Alors que Trump et son gouvernement continuent de s’enfoncer dans une politique étrangère de plus en plus agressive, notamment dans leur demande de posséder le Groenland, des alliés traditionnels tournent le dos aux États-Unis et renforcent des liens stratégiques ailleurs. Par exemple, le premier ministre canadien Mark Carney et le président Xi Jinping se sont rencontrés à Beijing le 16 janvier et ont signé plusieurs accords dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture et de la santé animale. Notamment, une entente a été faite pour que le Canada accepte une importation de 49 000 véhicules électriques de Chine à un tarif de 6,1 %. Cela contraste vivement avec les tarifs de 100 % imposés par Justin Trudeau, qui avait suivi les États-Unis dans leurs sanctions contre la Chine en 2024. En toute évidence, le Canada refuse désormais la suprématie américaine et se trace un nouveau chemin sur la scène internationale. 

Au-delà d’une simple tendance humoristique, la montée en popularité de la culture chinoise sur les réseaux sociaux reflète une évolution de la rivalité sino-américaine, tant sur le plan politique que sur le plan social. Bien qu’il soit important de ne pas non plus idolâtrer la Chine, qui n’est pas sans faute, s’engager dans des habitudes de vie chinoises ou bien consommer du divertissement chinois sont des façons pour le public de se dresser contre les échecs récents des États-Unis. Ce rapprochement culturel ne se limite donc pas à des pratiques individuelles comme boire de l’eau chaude ou collectionner des Labubus; il indique une vague d’influence plus large, poussant le monde vers une « période très chinoise ».

Édité par Marie-Amy Diallo.

This is an article written by a Staff Writer. Catalyst is a student-led platform that fosters engagement with global issues from a learning perspective. The opinions expressed above do not necessarily reflect the views of the publication.

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